Ceci n’est pas une formation

Cet article est en lien avec l’article « L’adaptation de nos pratiques de groupes au distanciel« . Nous vous encourageons à débuter la lecture par cet autre article avant de lire celui-ci.

Ça y est, ça commence. J’ai beau avoir fait ça déjà mille fois, ça me reprend à tous les coups… Ce petit sentiment étrange de plonger dans un inconnu connu. J’observe le visage de chacun·e des participant·e·s du groupe en train de s’installer sur sa chaise. Certain·e·s avaient déjà disposé un sac ou un manteau pour « réserver » leur place dans le cercle. Une manière sans doute de se rassurer. Comme moi je me rassure en laissant ma collègue s’assoir à ma gauche, sorte de rituel immuable construit à travers toutes ces années de formation. Déjà mille questions me traversent l’esprit… Une des participantes s’appelle Tania. Je lui souris et elle me sourit en retour. Nous nous connaissons un peu puisqu’elle a travaillé avec moi il y a quelques années à la fédé. Ça n’a pas duré très longtemps de toute façon. En fait, on se connait sans se connaitre.

La Senseo finit de couler pour servir le dernier café. L’odeur envahit la pièce. Je compte les participant·e·s. Treize. Il en manque donc deux. Une certaine Sonia a envoyé un mail ce matin pour s’excuser de son retard. Elle est très enrhumée mais a envisagé de venir quand même. C’est son mal de tête et un début de fièvre qui l’ont décidée à rester au chaud. L’autre manquant, je ne sais pas encore qui c’est puisque quasi chacun de ces visages m’est encore inconnu.

Le dernier participant s’installe avec sa tasse de café. Je regarde ma collègue et sans qu’on ait à s’échanger un mot ou même un signe, on sait tout de suite qui va prendre la parole en premier. Et c’est elle qui se lance.

« Bonjour et bienvenue… » mais elle est tout de suite interrompue par la sonnette. Un classique ! Le ou la retardataire certainement. Je décroche l’interphone et répond en effet à un certain Jean, tout essoufflé, qui s’excuse de son retard. « Pas de souci, c’est au quatrième » et en raccrochant, je souris intérieurement aux volées d’escaliers qui l’attendent lui et son essoufflement.

Un début de formation tout à fait classique, ordinaire, presque ritualisé. La journée débute et avec elle les premiers échanges. On brise la glace. Ma collègue et moi, on s’amuse un peu à décontenancer gentiment les participant·e·s avec nos questions. Ça les fait rire et l’ambiance est au beau fixe. Je me sens bien dans cette position, je l’apprécie parce que je la connais. J’aime ces échanges de regard, ces voix qui s’entremêlent. Même les silences, je les aime. Ces silences remplis de pensées…. Ce ne sont pas de vrais silences d’ailleurs. Il y a les respirations, les bruits de chaise, des corps qui bougent. Dehors, c’est le bruit de la ville. Tout à coup une ambulance passe et tout le monde l’entend. Tout le monde sourit puisque je viens justement d’évoquer l’expression « ne pas tirer sur l’ambulance ».

La journée se passe comme il faut. Les échanges non verbaux accompagnent les paroles et chacun sent bien qu’il participe à quelque chose de commun, dans un même lieu, dans une même énergie. Il y a ce qu’il faut de transfert, de lien pédagogique, de réciprocité.

J’en arrive même à apprécier de voir mes interlocuteurs en 3D. Tiens quelle drôle de réflexion… C’est étrange mais elle semble à la fois normale et illogique. Pourquoi suis-je à ce point étonné de voir des gens en relief ?

Quelque chose ne va pas… 

Ma respiration s’accélère un peu. Qu’est-ce qui m’arrive ? Une goutte de transpiration coule depuis mon front vers ma tempe. Je me retourne vers ma collègue mais elle n’est plus là. Sa chaise est vide. Ça alors, c’est quoi ce tour de magie ? Pourtant je l’entends. Elle est là, sa voix résonne dans mes oreilles. Je regarde les autres membres du groupe et personne ne semble s’être étonné de sa disparition. Mais quelque chose d’autre m’intrigue… Quelque chose qui a changé dans le regard de l’un ou de l’autre… Non de tous en fait.

Qu’est-ce qui se passe ? 

Une voix interpelle un participant : « Sami, on ne t’entend pas, rallume ton micro… »

Pardon ?

Sami répond : « Excusez-moi, je n’ai pas l’habitude, voilà… »

Je regarde Sami et je m’aperçois qu’il est un peu décontenancé mais il parvient à reprendre le fil de ses paroles.

Et toujours ce regard, un peu absent, comme décalé… Tout à coup, ça me vient, je sais ce qu’il a ce regard. Il est plat. Je ne parviens pas à expliquer ce que ça signifie vraiment mais l’évidence est là. C’est un regard plat. Ils ont tous le regard plat.

Ma collègue reprend la parole. « Voilà, excusez-moi, j’ai changé de local, je rallume ma caméra ». Et la voilà, sur sa chaise, comme si elle n’avait jamais disparu. Il n’y a que moi qui trouve ça étrange ? Je regarde les autres. On dirait bien que oui…

Une porte claque derrière moi, je sursaute ! Mais je suis le seul. « Ça va Rémy, tout va bien ? »

Tout le monde me regarde comme si j’étais pris d’un malaise. J’essaie de répondre mais les mots ne sortent pas de ma bouche. Quelque chose m’étreint. J’ai l’impression de vivre un mauvais rêve.

– Il est tout figé.

– Il a peut-être une mauvaise connexion.

– Ah ça m’arrive souvent, dans ces cas-là, moi je passe en 4G.

– On n’en profiterait pas pour faire une petite pause ?

– Oui bonne idée, moi j’ai mal aux yeux, ça me fera du bien.

– Ok, pause pour tout le monde. On se retrouve dans dix minutes. On verra si Rémy revient d’ici là. Ceux qui veulent bavarder, je vous ouvre une salle de café, vous n’avez qu’à vous y rendre. À tout à l’heure.

Ces derniers mots, c’est ma collègue qui les prononce. Moi, je ne suis plus capable de bouger. Chaque cellule de mon corps est tétanisée. Mon cerveau n’arrive pas à croire ce que mes yeux voient… Un à un, les participants disparaissent subitement de leur chaise. Bientôt, il ne reste plus personne. Pourtant j’entends encore une ou deux voix. « Comment on fait pour aller dans la salle café déjà ? » « Tu cliques sur le chiffre en bleu et tu choisis ‘rejoindre’ ». Puis plus rien…

C’est le silence. La salle est vide.

Je ferme les yeux un instant. J’écoute… Il n’y a que ma respiration. Plus de bruit de la ville. Une autre chose a disparu… Il n’y a plus d’odeur de café.

« Papa, ça va ? »

J’ouvre les yeux, je suis dans mon bureau à la maison. Devant moi, un écran rempli de carrés noirs. Mon fils est là, me regarde d’un air un peu inquiet. Il insiste : « Ça va Papa, tu te sens bien ? » Je le regarde, ma gorge est nouée. Ma respiration est saccadée. Je reprends mon souffle, je me calme. Puis je lui souris. Un sourire triste.

« Ça va mon cœur, c’est juste… c’est juste que pendant quelques instants, j’ai cru que j’étais dans le monde d’avant ». Puis mon téléphone sonne, c’est ma collègue qui m’appelle de chez elle pour débriefer cette première partie…

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